La mise en examen du Laboratoire Sanofi, le 3 février, pour « tromperie aggravée » et « blessures involontaires » suite aux malformations qu'aurait provoqué sa molécule, le valproate de sodium, présent dans un médicament traitant l'épilepsie, la Dépakine, va permettre au Laboratoire de présenter sa défense. En effet, dans un communiqué, Sanofi a expliqué lundi dernier qu'il compte bien « faire valoir tous ses moyens de défense (...) pour démontrer qu'il a respecté son obligation d'information » et s'avoue « confiant dans les suites de la procédure ». 

Qu'est-ce que l'affaire de la Dépakine ? 

Depuis les années 80, on sait que le valproate de sodium, la molécule la plus efficace dans le traitement de l’épilepsie, a des effets tératogènes lourds. Commercialisée depuis 1967 sous le nom de Dépakine, Dépakote, Dépamide et Micropakine, cette molécule  anticonvulsivante aurait touché entre 2 150 et 4 100 enfants selon une étude de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) et de l’Assurance-maladie révélée en 2017. Pourtant, le médicament a continué d'être prescrit à certaines femmes enceintes souffrant d'épilepsie ou de troubles bipolaires. 

Selon les chiffres publiés, 30 à 40% des enfants exposés in utero au valproate de sodium présenteraient des problèmes de développement : retard psychomoteur (marche, langage), troubles de la mémoire et diminution des capacités intellectuelles. Des travaux plus anciens avaient aussi démontré le risque accru de développer des troubles autistiques ou un autisme, ainsi que des malformations (spina bifida, bec de lièvre…)

En 1994, une revue de neurologie, Developmental Medicine and Child Neurology, alerte sur la nécessité de prévenir les femmes enceintes épileptiques du risque tératogène du valproate de sodium, afin d'envisager une autre voie thérapeutique le temps de la grossesse.

Jusqu'en 2015, certaines femmes épileptiques restaient sous traitement au valproate de sodium, parce qu'elles ne pouvaient pas se passer de ce médicament très efficace. Ou parce que leur médecin traitant, non spécialiste, minimisait les risques tératogènes de la molécule par manque d'information. D'autres futures mamans bénéficiaient le temps de la grossesse d'un autre traitement anticonvulsivant, moins tératogène que le valproate. 

Une information insuffisamment relayée ?

Le 12 décembre 2014, l'Agence nationale du médicament et des produits de santé (ANSM) publie - enfin - une mise en garde indiquant que « le valproate de sodium ne doit pas être prescrit aux filles, aux adolescentes, aux femmes en âge de procréer et aux femmes enceintes, sauf en cas d’inefficacité ou d’intolérance à toutes les autres alternatives médicamenteuses », et que le traitement par cette molécule « doit être initié et surveillé par un médecin spécialiste de l'épilepsie ou du trouble bipolaire », donc par un neurologue ou un psychiatre. 

L'information a-t-elle manqué le coche ? Les alertes n'ont pourtant pas manqué. Dès 1982, les premières études font état des risques que présente ce traitement pendant la grossesse. En 1984, le journal Pediatric Research traite de la tératogénéité de l'acide valproique. Puis, le 21 février 1987, le British Medical Journal (n°294) publie à son tour une étude très documentée. D’autres publications suivront, amenant le Laboratoire Sanofi qui commercialise ce médicament à indiquer clairement sur sa notice, dès 2007, que ce traitement « est déconseillé pendant la grossesse et pendant l’allaitement ».

Sur le Vidal, la bible de tout prescripteur de médicaments, la mise en garde est clairement affichée, et même présentée en lecture libre sur son site internet. Mieux encore, sur le site du Crat (Centre de référence sur les agents tératogènes), l’affaire est entendue depuis belle lurette : en effet, depuis le début des années 2000, le CRAT estime que le valproate de sodium « ne doit pas être prescrit aux filles, aux adolescentes, aux femmes en âge de procréer et aux femmes enceintes sauf en cas d’inefficacité ou d’intolérance à toutes les autres alternatives médicamenteuses ». Et recommande une contraception efficace pour éviter toute grossesse pendant le traitement. Malgré ces alertes récurrentes, les prescriptions continueront : entre 2007 et 2014, pas moins de 14 322 femmes enceintes en France auraient été exposées à la molécule

La molécule enfin interdite aux femmes enceintes

L'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) interdira formellement sa prescription aux femmes en âge de procréer en 2018. Cette décision a permis de verrouiller un parcours de soins, pourtant balisé depuis des années par de nombreuses publications scientifiques et mentions dans les ouvrages de référence tels que le Vidal.  

Dans le cas où aucun autre traitement ne peut lui être substitué, la patiente devra renoncer à son désir d'enfant et être placée sous contraception efficace. Qui plus est, dès la première prescription de ce médicament, la patiente devra signer un formulaire d'accord de soins, qui l'informe des risques que présente ce traitement pendant la grossesse. 

Et si on reparlait de l’intérêt d’effectuer la visite préconceptionnelle ?

Ce fait divers pharmaceutique rappelle une fois de plus l’importance de la consultation préconceptionnelle, autrefois appelée consultation prénuptiale qu’il fallait obligatoirement effectuer avant de convoler jusque dans les années 70. « Malheureusement, trop peu de femmes aujourd’hui prennent la peine d’effectuer cette visite préconceptionnelle », déplore le Dr Bérénice Doray, chef du service de génétique au CHU Nord.

Cette consultation est pourtant l’occasion de faire le point sur l’état de santé, les carences et les particularités de santé de chaque couple en désir d’enfant qui pourraient poser problème en cas de conception d’un bébé. Et donc, pour les femmes traitées pour épilepsie ou pour des troubles bipolaires, de faire évoluer leur traitement vers des molécules compatibles avec la grossesse.
 

Mireille Legait / www.formeetbienetre.re / Le quotidien santé de la Réunion